Françoise Paviot            Retour à la liste
En regardant cette photographie, on ne peut s’empêcher de la trouver belle et, presque inconsciemment, d’évoquer la tradition picturale du paysage qui unit les lois de la perspective à celles de la couleur. De part son sujet et sa composition, elle nous invite à s’arrêter, à prendre du temps pour la regarder et, face aux sollicitations multiples de notre quotidien, sa contemplation en devient comme un bienfait nécessaire. Si les images de Jürgen Nefzger sont bien souvent harmonieuses et équilibrées, ce n’est pas que le beau soit pour lui une obligation à tout prix, mais quand il se présente, il sait parfaitement le saisir et nous le restituer, car il en a toutes les capacités et le savoir faire. On ne fait pas d’images sans se salir les mains, l’essentiel est de ne pas nous le faire sentir et cette élégance est le propre d’une œuvre réussie. Travail à la chambre, le plus difficile mais le plus somptueux, beaucoup de rigueur et d’exigence pour ce qui aura le droit finalement de paraître, contribuent à élaborer certains aspects de son travail.

Cependant, depuis quelques temps, l’heure n’est plus aux belles images, mais Jürgen Nefzger est aussi un photographe de la vie moderne et cela fait toute la différence. La meilleure façon qu’il ait trouvée pour nous parler du paysage est de n’en trahir non seulement «l’effet», mais aussi le «devenir». Et là, le géomètre qui sillonne le territoire, l’arpenteur qui a depuis longtemps décidé de s’engager dans une réflexion sur notre espace de vie, vient tirer la sonnette d’alarme. Voilà ce qui est, ce qui a été et voilà ce qui arrive. Voilà ce qu’ils ont vu et voilà ce que je vois. Cette centrale nucléaire, en arrière plan, aux coloris discrets, s’intègre si bien dans le paysage que pour un peu on n’y prendrait pas garde et c’est ainsi que ce qui nous reste encore de territoire « naturel » est peu à peu insidieusement envahi. En y regardant de plus près, notre belle image s’est chargée de l’épaisseur de nos consciences et de nos actes pour devenir un manifeste qui nous dit que l’avenir du paysage est un enjeu qui nous concerne tous.

Sans faire de choix entre plaisir et déplaisir, cette photographie, nous propose avec tranquillité et sans agression un temps suspendu comme le regard. Mais aussi belle soit-elle, et peut-être pour cette raison, il faut la regarder d’un autre œil et de près car elle est faite pour nous tenir en alerte et nous dire que tout ne va pas si bien surtout quand tout semble bien. Aussi documentaire qu’elle soit, la photographie n’est jamais le reflet exact de la réalité et sa beauté peut devenir effrayante. Jürgen Nefzger se garde bien de nous le dire en face et ne souhaite pas aller plus loin que ce point d’équilibre qui nous laisse le choix de reprendre à notre compte sa proposition. Seul un léger décalage, un humour teinté d’une douce ironie, autre caractéristique de son style, est là pour alerter qui voudra, qui saura aller au-delà du paraître et de la séduction. C’est ainsi que nous sont ainsi donnés tous les éléments pour continuer à regarder seuls ce qu’il y a à voir.

Françoise Paviot, Galerie Françoise Paviot
Novembre 2004