Christophe Catsaros     

La centrale nucléaire de Valdecaballeros photographiée par Jürgen Nefzger est l'histoire d'un fiasco du développement moderne.
Un projet dont les ruines racontent l'incohérence politicienne quant à l'aménagement de cette région rurale d'Espagne.

Un exemple comme tant d'autres de la planification aveugle, incapable de prendre en compte le contexte qu'elle tente de transformer. C'est de ce point de vue que Jürgen Nefzger photographie l'échec d'une certaine modernité qui a pourtant façonné les paysages périurbains des cités occidentales.

Il existe deux types de friches industrielles bien distinctes : celles d'usines anciennes, dont on ne se sert plus parce qu'elles sont obsolètes ou dépassées, et les nouvelles, qui sont tombées en désuétude avant même de servir. Valdecaballeros appartient à cette deuxième catégorie. C'est une construction nouvelle, devenue vestige avant même   sa mise en service. Ces ratages de la modernité n'ont certes pas le charme et la patine des vieilles usines abandonnées; elles n'ont en effet pas d'histoire, sinon celle trop courte du manque de discernement de ceux qui les ont ordonnées. Changeurs d'autoroutes qui ne mènent nulle part, quartiers d'affaires inactifs ou ensembles résidentiels qui n'ont jamais pris vie. Des ruines modernes, qui dénoncent par leur seule persistance les incohérences d'un mode de développement centralisé, planifié et sourd.

La gravité du sujet n'empêche pas ces images d'être d'une inquiétante beauté. L'ambiguïté de ces paysages à la fois détruits et sublimes, n'est pas le fait d'une esthétisation infligée par le photographe : elle est inhérente au sujet traité. Les images de ruines sont belles car elles parviennent à condenser sur un instantané des strates temporelles différentes. On y voit simultanément le présent, dominant et réel, et le passé, avorté et utopique. Ces images posent aussi avec insistance la question des représentations du nucléaire. Ce n'est pas la première fois que Jürgen Nefzger tourne son objectif vers des centrales, aussi bien en France, qu'en Allemagne ou en Belgique.

Plus globalement, sa réflexion sur cette activité controversée peut s'interpréter comme une tentative de saisir ce qui échappe à la vue. Le nucléaire a toujours fonctionné dans l'imaginaire collectif comme une entité invisible. Stratégique, il est souvent interdit d'image. L'essence même du processus nucléaire est lié à ce qui ne se donne pas à voir. Invisibilité de l'infiniment petit que l'on manipule, et surtout invisibilité de la   radioactivité, cet agent de la mort imperceptible, inodore et silencieux qui a nourri les peurs de plusieurs générations d'occidentaux du 20 e siècle. L'empressement photographique de Jürgen Nefzger autour de cette activité lourde et critiquée n'est pas sans rapport à l'absence de représentation de la chose.C'est bien cela qui en redouble l'intérêt. Cette série d'images traite aussi de l'impossibilité de représenter ce sur quoi elle porte l'objectif.

Valdecaballeros a été montrée en novembre dans le cadre du mois off de la Photo à Paris au 3015 .

 

Christophe Catsaros,
dans la revue Archistorm # 23